Jeudi 8 novembre 2007 4 08 /11 /Nov /2007 09:50

 
Insensiblement chacun orientait sa vie de son côté. Ce n’était pas la réclusion de Constant aux confins de la Champagne et de la Lorraine qu’on jugeait mais l’air de supérieur détachement qu’il arborait à son retour en ville.
 
« Ce n’est pourtant pas l’Antarctique ou la Nouvelle-Guinée , souriait Denis, à part. Et quand bien même… »
 
Constant semblait tenir là une revanche après ses mois d’échec, son exil. A moins qu’il ne soit pas encore parvenu, dans son havre de silence, de solitude, à surmonter les regards, les insupportables lieux communs, les mécaniques sociales.
 
Denis ne fit pas d’autre cas de lui. D’ailleurs il gardait le plus souvent le silence quand en groupe il s’agissait d’enchérir sur un ami absent. Il écoutait, il souriait ; ses longs cils pétillaient.
 
Il revenait de deux ans de coopération en Afrique et reprenait ses études au milieu de condisciples plus jeunes. Il s’y était fondu, insouciant de la maturité qui se glissait entre lui et les autres, et le mettait à part. Il était resté en contact avec l’association humanitaire qui l’avait envoyé jadis, reprenant l’avion chaque été, passant quelques heures à sa permanence parisienne. Pour le reste, il souriait. Son groupe d’amis semblait le divertir et il ne manquait aucun de leur rendez-vous. Il y était témoin plutôt qu’acteur, sans doute ; c’était un joyeux compagnon qui se délassait, que par hasard on délassait. Parfois on se souvenait de sa haute valeur intérieure ; au café on lui prenait le coude pour le rapprocher de la table, le remettre dans la parlotte.
 
A ces occasions Constant prenait souvent Gautier à part, pour se partager leurs propos acides. Ce soir-là Denis les vit l’air plus convaincu que d’habitude.
 
On était en train de prolonger un bel après-midi par une sortie au théâtre des Champs-Élysées. Plusieurs arrivaient par pelotes devant la brasserie du rendez-vous. La plupart s’étaient déjà vus l’après-midi à Bagatelle.
 
Pourquoi Denis eut-il l’intuition que Constant venait de connaître un dépit amoureux ?
 
Une longue torpeur avait pesé tout autour d’eux à Bagatelle ; certains avaient dû manquer de souffle, d’espace. Comme en rêve les couleurs hurlaient de fugitives apparitions. Les parfums s’organisaient par empire comme une conversation à bâtons rompus, et le cri des paons venaient par échos. Chacun croyait se tourner vers l’autre comme au travers d’un feuillage dense, d’une furie de tiges, et se croire en tête-à-tête, emportés dans les courants de sons et la foule des formes. Dans le hurlement des contours, l’aparté sans doute devenait possible, la confidence tentante.
 
Et le soir encore. Tout ce groupe d’amis, cette douzaine de badauds pressés sur le trottoir. Il suffisait d’un filet de voix, d’un souffle, pour soutenir l’œillade lourde de question, accompagner la surprise amusée, moqueuse.
 
S’était-il seulement une fois posé la question de l’effet que cela donnait de déclarer sa flamme ? Qu’on survenait dans un paysage intérieur, qu’on allait grimper à son tour dans une galerie de portrait ? Mais à quel titre, rêveur ou couillon ? Non. Il n’imaginait pas tout cela. Cette initiative n’était qu’un débordement de soi, une congestion que provoquait le côte à côte.
 
Si elle consentait à un contact depuis si longtemps, c’est que le rêve était possible, non ? Autrement elle se serait rendue inaccessible, par un moyen ou par un autre !
 
 
« Il y a peut-être de la place pour de l’amitié ? » se fit-il répondre par Catherine Montverle, pour avoir un jour abordé la délicate question avec une fille.
 
- Sans doute. Bien sûr ! »
 
Il n’osait pas ajouter que c’était donné à quelques-uns. Des esprits dégagés, des garçons conscients de leur réussite, au-delà de cette inévitable question : « et moi alors ? », redoutable quand elle ne trouvait pas de réponse.
 
Il avait bien une autre hypothèse, plus inavouable.
 
« Bien une fille… Une amitié avec un garçon ? mm… Pas naïve, non. Juste un peu d’illusion. Il suffit de suivre patiemment les cas quand il s’en présente. Il pourra bien se faire un an de complicité, deux ans… Un instant de distraction et c’est le retournement sensuel : « On n’y pensait pas et pourtant on se connaissait si bien ! » Tu parles… une lente, une insouciante acclimatation. Une vraie métamorphose de printemps ! D’ailleurs ça ne dépasse pas le stade de la liaison, tout au plus ; rien que le temps d’achever tout contact par un malentendu.
 
Denis ne sut dire d’où lui venait le contentement, la plénitude presque, qu’il se découvrait ce soir-là au Théâtre des Champs-Elysées. Il y avait bien le ton, les échanges de leur univers feutré, l’imagination en balade au souvenir de l’après-midi à Bagatelle. Mais tant qu’à faire, il pouvait bien se le dire : l’échec apparent de Constant le rassurait. Il n’était pas question de ricaner mais de se dire : « Eh oui, tu n’es pas le seul… Alors, tu croyais pouvoir t’envoler comme ça ? »
 
Justement, Denis ne nourrissait aucun complexe d’infériorité envers lui. Il se jugeait au contraire d’égales capacité et sensibilité.
 
« Constant : un dépit sentimental ? Son petit cynisme quotidien ne le préservait donc pas ? Alors, il est venu manger à l’écuelle, lui aussi ?
 
… C’était donc cela, notre éloignement de ces dernières semaines. On ne déborde pas d’amitié quand on part en conquête !
 
C’est le risque dans toute initiative amicale envers les filles : comment rester insouciant, simple dans la crainte instinctive d’être surclassé par un autre mâle qui ne jouerait pas le jeu de la sincérité ? Il faudrait ne supporter que les tête-à-tête ou n’être que le seul garçon du groupe. Comment ne pas craindre la concurrence, même d’apparence, même d’esprit ?
 
- Serait-ce le ton des filles entre elles qui rend notre confiance entre nous si instable ? Un ton différent, des lieux communs, non pas étrangers mais décentrés, et qui font de deux garçons au milieu d’elles de déloyaux duettistes.
 
- Dans ce cas c’est entre garçons que cette amitié ne se conçoit pas.
 
- Peut-être que le ton féminin ne s’admet jamais entre nous sans susciter une rivalité ?
 
- Dans notre manque de précaution il reste encore pour elles cette prévention pour la différence : ces personnes ne sont pas comme nous !
 
Justement Denis s’interrogeait sur ce qui pouvait l’intéresser chez Catherine. Il avait toujours eu tendance à penser que ce n’était pas sa féminité mais justement une amplitude qu’il n’avait plus connue chez une fille depuis l’enfance. D’autre fois il était forcé d’admettre qu’il n’y avait dans leur groupe aucun garçon pour atteindre sa volontaire assurance, à elle, sa souriante domination. Alors ?
 
« Je l’estime parce que c’est la personne la plus brillante d’entre nous, qu’elle soit fille n’y change rien. C’est une sorte de meneuse.
 
Alors ce n’était peut-être pas de l’amitié. Denis en aurait-il l’occasion, il ne rechercherait pas son tête-à-tête. Se croiser par hasard et prendre un café ? Bien entendu. Catherine était plutôt un catalyseur, son génie la faisait surnager au-dessus des autres filles, de leurs petites manies, et se tenait à distance de tout jeu d’appropriation.
 
« Et cette liberté entre vous ! Que ne sait-elle pas de tes soucis, de tes questions ?
 
- Que sais-je d’elle en retour ?
 
- Tu n’as pas mis de mots sur ses questions à elle… En tout cas tu prends toujours plaisir à la fréquenter, et tu lui adresses systématiquement la parole dans nos retrouvailles.
 
- Elle occupe peut-être un idéal féminin qui attire tant qu’on ne lui a pas trouvé une application plus humaine, plus accessible ?
 
- Tu en arrives à ne plus voir qu’un beau miroir aux alouettes dont nous serions tous les victimes !
 
- Et quelques-uns s’y cognent courageusement ! Pense à ce pauvre Constant, bien cramoisi l’autre soir.
 
- Là il a manqué de clairvoyance. Si je ne le connaissais pas je dirais même qu’il a tenté sa chance pour se faire valoir, en cas d’improbable succès, envers les autres.
 
- Il y a toujours un peu de contrainte sociale dans l’espoir d’une affinité.
 
- Force est de constater qu’il devait partager ton point de vue sur elle.
 
- Sur qui ?
 
- Mais… sur Catherine. Tu sais bien !
 
- C’était donc vers Catherine que Constant avait tenté sa chance ?
 
- On en parle depuis cinq minutes ! Je croyais que tu savais. Ça ne s’est pourtant pas passé si discrètement, à Bagatelle !
 
- Elle n’a même pas pris la peine d’être songeuse. Je ne l’ai pas quittée durant tout le chemin du retour…
 
- Que ressentirais-tu, toi, si on te faisait une déclaration ? Elle devait se sentir calme, sûre d’elle-même. »
 
La conversation n’avait pas tardé pour passer à autre chose, mais Denis s’y repris à son premier moment de solitude. Comment Constant avait-il pu imaginer cela, comment avait-il pu espérer capter pour lui seul le rayonnement dont émanait Catherine ?
 
Scrupuleusement il tenta d’estimer les occasions où elle et Constant auraient été susceptibles de se voir seul à seul. Il n’en trouva réellement aucune. Ils n’avaient pas d’itinéraires communs pour leurs études, pas de lieux non plus, restaurants, amis… Il ne concevait même pas l’assortiment d’humeur qui put viabiliser un tel tête à tête.
 
 
Plusieurs jours après il revint sur sa stupéfaction. Il s’habituait à ce qu’il taxait la veille encore de délire. Au-delà de ses intuitions, de sa lucidité, naissait peu à peu dans son esprit la face à lui cachée d’une histoire possible entre Catherine et Constant. Et ce n’était pas tant le risque qu’assumait Constant de s’humilier que l’éventuel assentiment de Catherine à son égard qui le fascinait.
 
Puis il fut pris d’un profond éclat de rire. C’était trop stupide d’être dupe à ce point. Il n’en revenait pas de pérorer sur des théories entre filles et garçons et de ne rien discerner de ce qui se tramait sous ses yeux. Bien sûr que chacun est sincère ; il n’en demeurait pas moins que tout ce petit monde avançait ses pions comme il pouvait.
 
Denis en voulut à la fois à Constant et à Catherine de sa propre naïveté. Et si elle s’était laissé approcher il n’en demeurait pas moins que Constant l’avait jugé gagnable. Il n’aurait pas fallu qu’il le croise ces jours-là.
 
De même il ne put revoir Catherine la fois suivante sans éprouver d’une acuité nouvelle ses airs et son humeur. Il chargeait son discernement des arrières pensées, des silences qu’il lui prêtait, qui doublaient toutes ses lignes d’un calque épais. Puis peu à peu il affina son attention.
 
Sans l’avouer tout de suite il tâchait de vérifier ses hypothèses, réaliser le plus possible les facettes qui lui restaient cachées. C’était là une curiosité dont l’insidieuse allure lui échappait.
 
L’aboutissement de ses investigations le laissa apaisé. Son petit monde avait un temps été menacé, celui dont Catherine était la tutelle, et pour lequel il se montra soudain zélé pour prendre sa place dans l’ambiance générale. Cette facilité nouvelle lui ouvrit même bien des sujets de conversation, abordés avec surprise dans l’assurance et la spontanéité. Il tenait assez d’acuité pour argumenter, relancer sur les brisées de son vis-à-vis, et largement au-delà de frontières jadis méprisées.
 
Il sut qu’elle connaissait la région où travaillait Constant pour y avoir séjourné en famille.
 
« Alors ? l’amitié d’outre-gent…
 
- Une manière, sans doute, d’avancer à couvert à travers ses propres doutes et ceux que suscite le regard des autres. Malheur à qui ne jouera pas le jeu. Mieux vaudrait qu’il change de fréquentations…
 
- Catherine serait bien de cet avis-là. Jusqu’au beau jour où on la retrouverait, le plus simplement du monde, au bras de l’un de nous, ou d’un inconnu !
 
- On a beau faire, ce sont elles qui choisissent. S’il leur arrivait de claquer des doigts à l’un ou l’autre, qui résisterait ? Fais-en donc autant !
 
- Tout cela dans la plus grande discrétion. Tu as peut-être raison : nous jouons une partie dont nous n’avons pas choisi les règles.
 
- Je ne vois dès lors pas pourquoi j’aurais à les respecter."
 
Il n’était pas question pour Denis de bouder qui que ce soit, et surtout pas Catherine. C’était encore vouloir jouer ce jeu supposé que de se déclarer forfait. Ce doute d’une véritable amitié envers elle, il lui était donné de l’épurer, non plus par des preuves mais par sa propre bienveillance.
 
La complicité pouvait devenir spontanée, gratuite ; les négligences supportables. Cette métamorphose ne relevait plus du discernement mais d’un travail de détachement, de diversité attentive. Tantôt il chassait tout scrupule, se plaçait devant elle, à côté d’elle, arborait sa joyeuse indifférence. Tantôt il menait sa soirée comme si elle n’existait pas. A ce jeu de hasard ils se trouvèrent un soir en bout de table face à face. Il fut heureux d’en éprouver du divertissement, de la surprise.
 
« Tu commandes une demi de Guiness, comme cela ?
 
- Pourquoi pas ?
 
- Depuis quand les jeunes filles se boucanent-t-elles de la sorte ?
 
- Depuis quand sont-elles jugées incapables de ce que se permettent les garçons ?"
 
Catherine argumentait sur le ton de la curiosité tandis que Denis avait peine à contenir son émotion. Par miracle il était parvenu à ne pas la scandaliser ; il n’en revenait pas lui-même. Cela seul à vrai dire le gardait de l’emportement. Elle mima l’effronterie, tenta de la chahuter puis on n’en parla plus.
 
Pour Denis cette incidence fut de l’ordre du songe prémonitoire. Il tâcha de se remémorer ce qui avait pu le décontenancer à ce point. Il ne lui restait plus qu’à progresser en complicité, en proximité pour noyer ce qui pouvait être ambigu. Après tout, cela devait bien s’apprendre.
 
Sa joie de vivre en groupe se révéla davantage. Il organisa même deux ou trois sorties et rencontra l’estime de la plupart, se plaça en peu de temps parmi les meneurs de leur bande d’amis. Il vit qu’il se positionnait à la force du poignet ; il était fier de sa nouvelle réputation, de sa campagne de sympathie.
 
Seuls deux ou trois entre eux se dirent qu’il y avait quelque frénésie là-dessous. Denis était brillant mais comme on pouvait l’être dans une pose sculptée de tous ses muscles ; ce n’était pas, ce ne pouvait pas être lui.
 
« Il est en chasse… » fit Martial, à la fois caustique et désolé.
 
« Et il se force. Donc c’est foutu pour lui.
 
- J’espère que ça ne lui prendra pas trop de temps pour en sortir, remarqua Gautier. Ce n’est pas un moment de grande progression personnelle.
 
- Il est déjà cuit et il le sait. Je l’ai vu, l’autre soir, la mine défaite. Il partait avant la fin, épuisé. Il m’a lancé qu’il n’y avait rien, qu’il n’y aurait jamais rien entre nous.
 
- Eh bien qu’il aille vite voir ailleurs.
 
- ça me rappelle un passage de Rameau, piaffa Martial. Attends ! »
 
Il se mit à guincher lentement.
 
« Après tant d’orages
 
Et tant de naufrages
 
Chacun à son tour
 
S’embarque vers l’Amour ! »
 
- Ouais ! Je me demande si la séparation des sexes n’avait pas quelque chose de bon, quand chacun prenait le temps nécessaire de se réaliser vraiment, sans avoir à gauchir son attitude et sa pensée au souci des filles.
 
 
- Le problème est que nous n’avons plus l’âge de grandir séparément…
 
- N’est-ce pas que c’est triste, fit Martial en se tournant vers Catherine, de voir notre Denis s’enferrer dans une affaire de cœur ?
 
- Et pourquoi donc ? fit-elle, distraite. Mais c’est très beau au contraire ! Et avec qui ?
 
- Nous n’en savons encore rien, mais il veut aller trop vite…
 
- On lui a dit non ?
 
- Non. Il commence à douter, voilà tout. Visiblement il s’épuise sans savoir de quelle allure il doit avancer. Il ne faudrait pas qu’il se rende malheureux !... Tu n’as pas remarqué l’outrance de son personnage ces temps-ci ?
 
- Mais justement, je le trouvais plus épanoui. Peut-être un peu forcé, c’est vrai.
 
- Il ne faudra pas que nous soyons trop loin de lui quand cela se produira…
 
- C’est un garçon gentil ; il ne faut pas qu’il soit malheureux parce qu’une fille ne répond pas à ses espoirs. Il ne faudrait pas qu’il se juge sur cela.
 
- Je suis sûr que si tu le lui disais, toi qui compte parmi ses amis, et depuis le temps que vous vous connaissez, cela lui ferait moins de peine que si c’était lui ou moi…
 
- Tout à fait ! si une amie ne peut pas le faire je ne vois à quoi elle lui servirait.
 
- Ou même, écris-lui si tu as le temps. Je crois que tu pars après-demain dans ta campagne ?
 
- Ce sera fait, sois sans crainte ! »
 
Martial et Gautier restèrent en silence après qu’elle se fut levée.
 
«  Je me demande si ce n’est pas précisément elle que Denis tient en ligne de mire. Si c’est le cas j’ai peur que tu aies commis une belle gaffe !
 
- Evidemment que c’est elle ! ricana Martial.
 
- Quoi ?
 
 
- Tu as vu comment elle a paru sincère ; à quel point elle ne se doutait de rien ? C’est quand même incroyable cette innocence, quand on y pense…
 
- Alors tu l’a froidement invité à torpiller les espoirs de Denis ?
 

- A croire que passé le petit temps d’observation où tout semble possible, elles nous classent chacun dans notre petite boîte sans jamais rien voir de nos empressements ou de nos insinuations envers elles. Je viens d’avoir la preuve qui me manquait. Que nous soyons charmants ou amicaux, une fois notre photo collée dans leurs petits albums nous sommes condamnés à y rester jusqu’à la consommation des siècles ! Ecoute : à ce jeu notre Denis n’avait aucune chance ; pourquoi le laisser monter au créneau et se prendre un refus officiel ? Après tout, une lettre de Catherine lui fera le meilleur effet, tout en lui permettant de garder la face, surtout devant elle ! Au moins, s’il nous parle encore de l’amitié fille et garçon en aura-t-il une idée plus concrète…

                                                                                                                                   Arnaud Dhermy
 
Par La Revue Anima - Publié dans : création : Nef des fous
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Mercredi 7 novembre 2007 3 07 /11 /Nov /2007 15:18

Jean Sibelius,

Cassazione

 

Voilà une association d’esprit qui lui échappa. Constant se souvenait d’une époque reculée de son enfance, quand ses parents fréquentaient un vieux célibataire. Etait-ce Denis qui le lui rappelait avec ses grands airs ? Ou encore la réminiscence d’une ambiance choisie, délicate ? Il éprouvait toujours ce passé comme une traîne d’émotions intimes, un songe récurrent mais ancien, qui persistait.

La bande d’amis n’avait pas tardé à sortir de l’auditorium ; pourtant les déambulatoires étaient déjà déserts. Les cinq compagnons prenaient le temps de leur rêve, l’esprit entièrement tourné vers une immensité qu’ils venaient d’entrevoir, comme restés debout sur la scène encore éclairée, tiède. La concentration dont ils avaient fait preuve jusque là accentuait leur assoupissement. Ils avançaient sans dessein précis ; à converser par saccades comme à quelque soûlerie, ils cherchaient à se rasseoir n’importe où, mais le plus vite possible.

 

Le parvis de l’opéra fut décevant de nuit et de vide, mais les premières devantures lumineuses réanimèrent un peu la bande d’amis ; le service aussi, précis et rapide. Ils gardaient pourtant une certaine griserie qui les rendaient curieusement indifférents les uns vis-à-vis des autres ; le regard ailleurs.

Denis s’était exalté du livret de l’opéra qu’il venait de méditer à travers le jeu de la scène et de l’orchestre.

« Désormais, réagit Grégoire, nous savons qu’il faut traverser trois heures de Richard Strauss pour t’entendre venir du cœur !

- Oui, j’ai eu le sentiment, enfin, d’être compris et de comprendre tous ceux qui m’entouraient et tous ceux que je regardais !… »

 

Constant écoutait Denis et hocha enfin la tête comme pour un air connu. A cet instant son souvenir d’enfance le plaça à l’orée d’une forêt. Louis, le vieil ami de ses parents, devait tenir un ancien pavillon de chasse. Mais de nuit, les frondaisons immédiates pouvaient donner le change. Avec son colombage peint de bleu-roi, ses murs chaulés de frais, la maison du vieux Louis semblait bien pittoresque.

C’était en hiver uniquement qu’ils lui rendaient visite. Constant ne se rappelait pas que Louis voyageât le reste de l’année, ou qu’il eût un vieux domaine de famille quelque part pour les beaux jours. Mais cette arrivée, le soir, restait ce que le jeune homme ressentait encore le plus vivement. Ils franchissaient une barrière aux lattes grossières et verdies. Par les volets encore ouverts jaillissait la seule clarté disponible. C’était pourtant un faible éclat depuis un intérieur encombré ; qui couvrait tout d’une patine de cuir, de cuivre, comme une entêtante sauce épaisse dont, à l’avance, Constant goûtait une nouvelle mouture.

Depuis la route, on apercevait la silhouette de Louis tourner le dos à l’entrée. Indifférent aux convives qui allaient le déranger d’un instant à l’autre, il lisait au fond d’un large fauteuil. On approchait sans prévenir.

Sur le seuil, presque étonné, il nous recevait avec l’air de vouloir nous annoncer au véritable maître de maison. Tout était déjà prêt avec une touche discrète de belle insouciance.

Louis avait un don pour assortir ses invités, et il savait les soigner d’une si bonne cuisine. Constant ignorait la fréquence de ces soirées mais nombre de figures attablées peuplaient encore le souvenir qu’il gardait de son enfance. Pas une qui ne l’ait fait songer ensuite à des tempéraments, à d’incroyables conteurs, à de délirants érudits. Et avec tout cela un art de la table où le jeune enfant vivait spontanément son maintien jusqu’aux bouts des doigts.

 

Tout ce monde bien entendu avait disparu corps et biens depuis des années. Cela maintenant tenait du mythe dans son univers intime et il pouvait en soupçonner les pires réminiscences ; ces instants-là, en somme, ne faisaient face qu’à l’insignifiance courante. Constant savait que cette perfection était désormais hors d’atteinte.

Il supposait parfois une solide maturité pour s’entourer de cette manière de tant de goût, de finesse. Il lui faudrait du temps, toute la patience possible pour déplier ce qu’il avait tenu froissé au fond de son sac depuis tant d’années.

Peut-être cependant n’était-ce qu’une question d’époque, de génération. Révolue.

 

Par le plus grand des hasards, Constant avait croisé Louis une dernière fois. C’était bien des années après. Vainement il avait cherché à le retenir pour prendre un verre. Mais le vieil homme, quoiqu’aimable, été resté distrait, ou distant. Constant sentait l’ancien maintenir entre eux l’écart de l’âge ; ça lui rappelait la discrète indifférence d’autrefois pour l’enfant interdit qu’il était. Dix ans plus tard le plus vieilli n’était pas le moins jeune ; Louis semblait animé d’une allure et d’une force que Constant ne lui connaissait pas. A mesure que le jeune parlait et redoublait de maladresse, il voyait son interlocuteur se détacher de lui.

« Ah oui ! trancha Louis au rappel des soirées anciennes. Moi, je n’ai jamais eu de conversation ! Alors j’invitais toujours plusieurs tempéraments qui savaient tenir le crachoir tour à tour. Cela me remplissait mes soirées… »

Le vieux s’était éloigné presque sans saluer. Constant se dit alors qu’il ne le reverrait sans doute plus.

 

Ses longues soirées d’enfant, seul au milieu des adultes, à jauger les physionomies mieux qu’à suivre les propos, Constant se les vivrait donc comme l’ultime témoin à les regretter. Alors c’était à lui seul que manqueraient le rire complice des voix basses, les yeux moqueurs, les veines tortueuses des occiputs et les maxillaires en travail le long des crânes dégarnis, brillants.

Au souvenir de ces images il jugeait sévèrement ses petites conversations. L’art de conter et de convaincre lui semblait évanoui du monde qu’il fréquentait. Et cette génération de banqueteurs aussi, il l’avait perdue.

A présent qu’il revenait en lui-même, Constant se gorgeait de ces images. A force de les avoir oubliées elles surgissaient abruptement, pleines de jus ; le jeune homme avait des yeux à lire dans les livres, dans les rêves désormais, plutôt que sur les lèvres.

 

Mais quoi ? Le tête-à-tête le lassait d’avoir toujours à s’y offrir à neuf devant l’autre, et cela l’inquiétait à ne s’intéresser qu’à soi. Laisser parler ses vis-à-vis, éprouver, discrètement écouter comme autrefois le mettait à l’aise. Se mettre en valeur, était-ce si utile ? Suivre un débat en restant de glace !

Le silence, la parcimonie… Parfois c’était à l’afflux des mots qu’il s’en prenait, cet épuisement continu du rapport à produire, du compte à rendre. Il voulait perdre en vitesse sur la roue du dire, cette ponction ; courir d’autres courants. « Et si, songeait-il, je faisais dire comme cela, à la cantonade, que je ne suis visible qu’un certain jour dans la semaine ? Un jour de réception et le reste du temps pour moi seul ? Je prendrais ma table aux « Arcades », en mezzanine, tous les jeudis après mes cours… »

 

Il se reprochait parfois son insensibilité. Qui voir quand le discours s’évanouit ? Tous ceux qu’il estimait, c’était qu’une fois il avait souhaité les écouter, les voir parler devant lui.

 

Il se reprochait parfois sa passivité, son hébétude aux dialogues. Il écoutait, et des remarques ponctuelles lui venaient naturellement. Avec une attention soutenue il pouvait suivre les yeux et les lèvres, complétait quand son interlocuteur manquait de pertinence, de concentration, de souffle. Il relançait aussi la conversation sur des points pour lui mal élucidés. Mais quand son vis-à-vis achevait, Constant se retrouvait désarmé, engourdi, sans vraiment le désir de prendre le relais sinon pour donner le change. Cet exercice l’épuisait de le pratiquer trop loin de lui-même, comme à bout de bras. C’était son propre manque de naturel qui le lassait de ses visiteurs. Il se dissimulait dans un enthousiasme partagé, et restait silencieux sur ses goûts personnels.

 

De ces souvenirs chez le vieux Louis persistait cette impression de perfection, d’harmonie. Un scénario, une fiction n’auraient pu être mieux équilibrés. La parole ne lui avait jamais été donnée, mais la conversation l’orientait sur une multitude de facettes qui, mises toutes ensemble, lui couvraient le regard d’un vernis d’expérience, et en même temps d’une grande sensibilité. Désormais les sincérités maladroites lui devenaient odieuses, les immaturités momentanées l’impatientaient. Le simple échange anodin où brillent les sympathies désintéressées, le don gratuit de son temps, l’ennuyaient cruellement.

Du temps lointain de ces soirées chez Louis venaient aussi d’imprécises exigences que le souvenir déficient rendait inaccessibles. Ce n’étaient que des bribes dont il n’arrivait plus à décrypter la légèreté, la dérisoire envolée, mais qui au contraire secrétaient son accoutumance studieuse, silencieuse. De quoi parlait-on au juste ? Il hésitait à reléguer tout cela sous le couvercle de la légende et s’en faisait des dogmes domestiques. Ces seuils, il n’arrivait ni à les passer ni à les contourner.

L’indifférence des adultes pour l’enfant seul qu’il avait été s’était notamment muée dans son souvenir en indulgence, pire, en confidente complicité.

 

Quelle qu’ait été l’insaisissable réalité, elle lui manquait désormais.

A ressasser ces époques il en vint à se dire que peut-être il y aurait d’autres comme lui à s’en fasciner. Ce n’était peut-être pas l’intensité dans le regard qu’il fallait espérer, mais l’œil qui s’allumerait à reconnaître une quête commune. Qui donc saurait se profiler sur l’enfilade qu’il irait révéler ? Quel regard deviendrait complice du milieu d’une physionomie connue et trop souvent regardée avec indifférence ?

 

Du coup, quelques semaines après sa sortie à l’opéra avec ses proches, il exacerba ses plus infimes fantaisies, ses plus minces pistes de plénitude. Il se tint tout d’abord attentif aux critiques de bonnes tables dans les magazines qui lui passaient entre les mains. Il se souvint chez Louis du convive qui avait parlé de sa recherche à manier les mets et les goûts les plus inattendus dans une curiosité culinaire qu’il lui devinait permanente. Encore une confidence qui ne lui était pas destinée, qu’il avait captée au vol et gardée pour lui, volée, serrée avidement.

Lorsqu’enfin Constant fut en confiance au milieu de ses recettes, il éprouva l’entêtement du but espéré. Plusieurs de ses amis furent étonnés de se retrouver invités, contingentés par trois, tour à tour sur plusieurs semaines. « C’est comme le tarot ou le bridge », fanfaronna-t-il, énigmatique, devant Gautier et Sébastien, « les meilleures tables se font à quatre ! »

Tout ceci n’amusa que lui ; on le laissa s’épuiser à son rythme. Il recevait le mépris des plus sincères et recueillait l’ironie des autres. On se décommanda aux agapes corsetées. Il ne s’y passait rien d’autre que la mise en scène d’un rituel. De reports en reports Constant comprit enfin et ne relança plus.

Il en conçut beaucoup d’amertume et chercha à changer de fréquentations.
 
  
                                                                                                                                               Arnaud Dhermy
 
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Mercredi 7 novembre 2007 3 07 /11 /Nov /2007 15:16
2.
A Vézelay le jardin
est devenu toute la ville

 

Un son d’orgue assise
au bord des marches
L’office a déjà commencé

 

Les moines du monastère
Ont les yeux fendus
et leur dos
Des regards d’une blancheur de cierge

 

Seuls certains mots sont tolérés
Ils se tendent l’un l’autre des plats qui luisent
Et leurs sandales de fourrure

 

Tous ces visages de fente
Que la patience a blanchi
- J’ai vu pourrir l’ongle et l’orteil de mon confesseur
Quand je cherchais des yeux la vigne -

 

Après l’office nous sommes allés
Marcher du côté du portail
Je voulais qu’on me vende des chaussures
Mes pieds sont enflés et mes pouces
Sont percés

 

Il faisait bon
Tout le monde a pleuré.
 
 
3.
Fleur penchée dans le jardin
des moines
Les bons légumes !
La santé est aussi pure
Qu’une gemme d’arachide.

 

Un prêtre a voulu me parler
Mais sa voix s’est embarrassée.

 

Et quand nous sommes
Descendus dans la ville
Guidés par l’odeur du vin,
J’avais été la proie, enfin,
Et plaintive m’affaissais.
 
 
Extrait de "Tonneaux blancs défilent les jours", Emmanuelle Merlet-Caron
Par La Revue Anima - Publié dans : création : Nef des fous
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Texte Libre

Qu'est-ce que Boire la tasse ? Avant tout, grâce à l'Arbre Vengeur, un recueil de quinze nouvelles de Christophe Langlois à paraître le 24 août prochain à l'heure du thé - ou du café, c'est selon...

 

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Lueur

"Comment vous dire. Je suis beaucoup moins sur le propos de votre vie que vous ne paraissez le penser. Pardonnez-le moi. Je suis un peu buté sur ma propre infortune et j'ai pris une horreur de tout ce qui ressemblerait à de la direction. Mais je suis entièrement sur le propos de votre âme et de votre oeuvre. Quand je vois les précautions incroyables que j'avais prises pour ne pas en perdre d'autres, que j'ai perdus, j'ai une terreur panique de commettre avec vous une maladresse ou d'exercer un atome de gouvernement."

De Charles Péguy à Jacques Rivière, le 22 août 1913 (introduction à Miracles d'Alain-Fournier)

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