Insensiblement chacun orientait sa vie de son côté. Ce n’était pas la réclusion de Constant
aux confins de la Champagne et de la Lorraine qu’on jugeait mais l’air de supérieur détachement qu’il arborait à son retour en ville.
« Ce n’est pourtant pas l’Antarctique ou la Nouvelle-Guinée , souriait Denis, à part. Et
quand bien même… »
Constant semblait tenir là une revanche après ses mois d’échec, son exil. A moins qu’il ne
soit pas encore parvenu, dans son havre de silence, de solitude, à surmonter les regards, les insupportables lieux communs, les mécaniques sociales.
Denis ne fit pas d’autre cas de lui. D’ailleurs il gardait le plus souvent le silence quand
en groupe il s’agissait d’enchérir sur un ami absent. Il écoutait, il souriait ; ses longs cils pétillaient.
Il revenait de deux ans de coopération en Afrique et reprenait ses études au milieu de
condisciples plus jeunes. Il s’y était fondu, insouciant de la maturité qui se glissait entre lui et les autres, et le mettait à part. Il était resté en contact avec l’association humanitaire qui
l’avait envoyé jadis, reprenant l’avion chaque été, passant quelques heures à sa permanence parisienne. Pour le reste, il souriait. Son groupe d’amis semblait le divertir et il ne manquait aucun
de leur rendez-vous. Il y était témoin plutôt qu’acteur, sans doute ; c’était un joyeux compagnon qui se délassait, que par hasard on délassait. Parfois on se souvenait de sa haute valeur
intérieure ; au café on lui prenait le coude pour le rapprocher de la table, le remettre dans la parlotte.
A ces occasions Constant prenait souvent Gautier à part, pour se partager leurs propos
acides. Ce soir-là Denis les vit l’air plus convaincu que d’habitude.
On était en train de prolonger un bel après-midi par une sortie au théâtre des
Champs-Élysées. Plusieurs arrivaient par pelotes devant la brasserie du rendez-vous. La plupart s’étaient déjà vus l’après-midi à Bagatelle.
Pourquoi Denis eut-il l’intuition que Constant venait de connaître un dépit
amoureux ?
Une longue torpeur avait pesé tout autour d’eux à Bagatelle ; certains avaient dû
manquer de souffle, d’espace. Comme en rêve les couleurs hurlaient de fugitives apparitions. Les parfums s’organisaient par empire comme une conversation à bâtons rompus, et le cri des paons
venaient par échos. Chacun croyait se tourner vers l’autre comme au travers d’un feuillage dense, d’une furie de tiges, et se croire en tête-à-tête, emportés dans les courants de sons et la foule
des formes. Dans le hurlement des contours, l’aparté sans doute devenait possible, la confidence tentante.
Et le soir encore. Tout ce groupe d’amis, cette douzaine de badauds pressés sur le trottoir.
Il suffisait d’un filet de voix, d’un souffle, pour soutenir l’œillade lourde de question, accompagner la surprise amusée, moqueuse.
S’était-il seulement une fois posé la question de l’effet que cela donnait de déclarer sa
flamme ? Qu’on survenait dans un paysage intérieur, qu’on allait grimper à son tour dans une galerie de portrait ? Mais à quel titre, rêveur ou couillon ? Non. Il n’imaginait pas
tout cela. Cette initiative n’était qu’un débordement de soi, une congestion que provoquait le côte à côte.
Si elle consentait à un contact depuis si longtemps, c’est que le rêve était
possible, non ? Autrement elle se serait rendue inaccessible, par un moyen ou par un autre !
« Il y a peut-être de la place pour de l’amitié ? » se fit-il répondre par
Catherine Montverle, pour avoir un jour abordé la délicate question avec une fille.
- Sans doute. Bien sûr ! »
Il n’osait pas ajouter que c’était donné à quelques-uns. Des esprits dégagés, des garçons
conscients de leur réussite, au-delà de cette inévitable question : « et moi alors ? », redoutable quand elle ne trouvait pas de réponse.
Il avait bien une autre hypothèse, plus inavouable.
« Bien une fille… Une amitié avec un garçon ? mm… Pas naïve, non. Juste un peu
d’illusion. Il suffit de suivre patiemment les cas quand il s’en présente. Il pourra bien se faire un an de complicité, deux ans… Un instant de distraction et c’est le retournement sensuel :
« On n’y pensait pas et pourtant on se connaissait si bien ! » Tu parles… une lente, une insouciante acclimatation. Une vraie métamorphose de printemps ! D’ailleurs ça ne
dépasse pas le stade de la liaison, tout au plus ; rien que le temps d’achever tout contact par un malentendu.
Denis ne sut dire d’où lui venait le contentement, la plénitude presque, qu’il se découvrait
ce soir-là au Théâtre des Champs-Elysées. Il y avait bien le ton, les échanges de leur univers feutré, l’imagination en balade au souvenir de l’après-midi à Bagatelle. Mais tant qu’à faire, il
pouvait bien se le dire : l’échec apparent de Constant le rassurait. Il n’était pas question de ricaner mais de se dire : « Eh oui, tu n’es pas le seul… Alors, tu croyais pouvoir
t’envoler comme ça ? »
Justement, Denis ne nourrissait aucun complexe d’infériorité envers lui. Il se jugeait au
contraire d’égales capacité et sensibilité.
« Constant : un dépit sentimental ? Son petit cynisme quotidien ne le
préservait donc pas ? Alors, il est venu manger à l’écuelle, lui aussi ?
… C’était donc cela, notre éloignement de ces dernières semaines. On ne déborde pas d’amitié
quand on part en conquête !
C’est le risque dans toute initiative amicale envers les filles : comment rester
insouciant, simple dans la crainte instinctive d’être surclassé par un autre mâle qui ne jouerait pas le jeu de la sincérité ? Il faudrait ne supporter que les tête-à-tête ou n’être que le
seul garçon du groupe. Comment ne pas craindre la concurrence, même d’apparence, même d’esprit ?
- Serait-ce le ton des filles entre elles qui rend notre confiance entre nous si
instable ? Un ton différent, des lieux communs, non pas étrangers mais décentrés, et qui font de deux garçons au milieu d’elles de déloyaux duettistes.
- Dans ce cas c’est entre garçons que cette amitié ne se conçoit pas.
- Peut-être que le ton féminin ne s’admet jamais entre nous sans susciter une
rivalité ?
- Dans notre manque de précaution il reste encore pour elles cette prévention pour la
différence : ces personnes ne sont pas comme nous !
Justement Denis s’interrogeait sur ce qui pouvait l’intéresser chez Catherine. Il avait
toujours eu tendance à penser que ce n’était pas sa féminité mais justement une amplitude qu’il n’avait plus connue chez une fille depuis l’enfance. D’autre fois il était forcé d’admettre qu’il
n’y avait dans leur groupe aucun garçon pour atteindre sa volontaire assurance, à elle, sa souriante domination. Alors ?
« Je l’estime parce que c’est la personne la plus brillante d’entre nous, qu’elle soit
fille n’y change rien. C’est une sorte de meneuse.
Alors ce n’était peut-être pas de l’amitié. Denis en aurait-il l’occasion, il ne
rechercherait pas son tête-à-tête. Se croiser par hasard et prendre un café ? Bien entendu. Catherine était plutôt un catalyseur, son génie la faisait surnager au-dessus des autres filles,
de leurs petites manies, et se tenait à distance de tout jeu d’appropriation.
« Et cette liberté entre vous ! Que ne sait-elle pas de tes soucis, de tes
questions ?
- Que sais-je d’elle en retour ?
- Tu n’as pas mis de mots sur ses questions à elle… En tout cas tu prends toujours plaisir à
la fréquenter, et tu lui adresses systématiquement la parole dans nos retrouvailles.
- Elle occupe peut-être un idéal féminin qui attire tant qu’on ne lui a pas trouvé une
application plus humaine, plus accessible ?
- Tu en arrives à ne plus voir qu’un beau miroir aux alouettes dont nous serions tous les
victimes !
- Et quelques-uns s’y cognent courageusement ! Pense à ce pauvre Constant, bien cramoisi
l’autre soir.
- Là il a manqué de clairvoyance. Si je ne le connaissais pas je dirais même qu’il a tenté sa
chance pour se faire valoir, en cas d’improbable succès, envers les autres.
- Il y a toujours un peu de contrainte sociale dans l’espoir d’une
affinité.
- Force est de constater qu’il devait partager ton point de vue sur
elle.
- Sur qui ?
- Mais… sur Catherine. Tu sais bien !
- C’était donc vers Catherine que Constant avait tenté sa chance ?
- On en parle depuis cinq minutes ! Je croyais que tu savais. Ça ne s’est pourtant pas
passé si discrètement, à Bagatelle !
- Elle n’a même pas pris la peine d’être songeuse. Je ne l’ai pas quittée durant tout le
chemin du retour…
- Que ressentirais-tu, toi, si on te faisait une déclaration ? Elle devait se sentir
calme, sûre d’elle-même. »
La conversation n’avait pas tardé pour passer à autre chose, mais Denis s’y repris à son
premier moment de solitude. Comment Constant avait-il pu imaginer cela, comment avait-il pu espérer capter pour lui seul le rayonnement dont émanait Catherine ?
Scrupuleusement il tenta d’estimer les occasions où elle et Constant auraient été
susceptibles de se voir seul à seul. Il n’en trouva réellement aucune. Ils n’avaient pas d’itinéraires communs pour leurs études, pas de lieux non plus, restaurants, amis… Il ne concevait même
pas l’assortiment d’humeur qui put viabiliser un tel tête à tête.
Plusieurs jours après il revint sur sa stupéfaction. Il s’habituait à ce qu’il taxait la
veille encore de délire. Au-delà de ses intuitions, de sa lucidité, naissait peu à peu dans son esprit la face à lui cachée d’une histoire possible entre Catherine et Constant. Et ce n’était pas
tant le risque qu’assumait Constant de s’humilier que l’éventuel assentiment de Catherine à son égard qui le fascinait.
Puis il fut pris d’un profond éclat de rire. C’était trop stupide d’être dupe à ce point. Il
n’en revenait pas de pérorer sur des théories entre filles et garçons et de ne rien discerner de ce qui se tramait sous ses yeux. Bien sûr que chacun est sincère ; il n’en demeurait pas
moins que tout ce petit monde avançait ses pions comme il pouvait.
Denis en voulut à la fois à Constant et à Catherine de sa propre naïveté. Et si elle s’était
laissé approcher il n’en demeurait pas moins que Constant l’avait jugé gagnable. Il n’aurait pas fallu qu’il le croise ces jours-là.
De même il ne put revoir Catherine la fois suivante sans éprouver d’une acuité nouvelle ses
airs et son humeur. Il chargeait son discernement des arrières pensées, des silences qu’il lui prêtait, qui doublaient toutes ses lignes d’un calque épais. Puis peu à peu il affina son
attention.
Sans l’avouer tout de suite il tâchait de vérifier ses hypothèses, réaliser le plus possible
les facettes qui lui restaient cachées. C’était là une curiosité dont l’insidieuse allure lui échappait.
L’aboutissement de ses investigations le laissa apaisé. Son petit monde avait un temps été
menacé, celui dont Catherine était la tutelle, et pour lequel il se montra soudain zélé pour prendre sa place dans l’ambiance générale. Cette facilité nouvelle lui ouvrit même bien des sujets de
conversation, abordés avec surprise dans l’assurance et la spontanéité. Il tenait assez d’acuité pour argumenter, relancer sur les brisées de son vis-à-vis, et largement au-delà de frontières
jadis méprisées.
Il sut qu’elle connaissait la région où travaillait Constant pour y avoir séjourné en
famille.
« Alors ? l’amitié d’outre-gent…
- Une manière, sans doute, d’avancer à couvert à travers ses propres doutes et ceux que
suscite le regard des autres. Malheur à qui ne jouera pas le jeu. Mieux vaudrait qu’il change de fréquentations…
- Catherine serait bien de cet avis-là. Jusqu’au beau jour où on la retrouverait, le plus
simplement du monde, au bras de l’un de nous, ou d’un inconnu !
- On a beau faire, ce sont elles qui choisissent. S’il leur arrivait de claquer des doigts à
l’un ou l’autre, qui résisterait ? Fais-en donc autant !
- Tout cela dans la plus grande discrétion. Tu as peut-être raison : nous jouons une
partie dont nous n’avons pas choisi les règles.
- Je ne vois dès lors pas pourquoi j’aurais à les respecter."
Il n’était pas question pour Denis de bouder qui que ce soit, et surtout pas Catherine.
C’était encore vouloir jouer ce jeu supposé que de se déclarer forfait. Ce doute d’une véritable amitié envers elle, il lui était donné de l’épurer, non plus par des preuves mais par sa propre
bienveillance.
La complicité pouvait devenir spontanée, gratuite ; les négligences supportables. Cette
métamorphose ne relevait plus du discernement mais d’un travail de détachement, de diversité attentive. Tantôt il chassait tout scrupule, se plaçait devant elle, à côté d’elle, arborait sa
joyeuse indifférence. Tantôt il menait sa soirée comme si elle n’existait pas. A ce jeu de hasard ils se trouvèrent un soir en bout de table face à face. Il fut heureux d’en éprouver du
divertissement, de la surprise.
« Tu commandes une demi de Guiness, comme cela ?
- Pourquoi pas ?
- Depuis quand les jeunes filles se boucanent-t-elles de la sorte ?
- Depuis quand sont-elles jugées incapables de ce que se permettent les
garçons ?"
Catherine argumentait sur le ton de la curiosité tandis que Denis avait peine à contenir son
émotion. Par miracle il était parvenu à ne pas la scandaliser ; il n’en revenait pas lui-même. Cela seul à vrai dire le gardait de l’emportement. Elle mima l’effronterie, tenta de la
chahuter puis on n’en parla plus.
Pour Denis cette incidence fut de l’ordre du songe prémonitoire. Il tâcha de se remémorer ce
qui avait pu le décontenancer à ce point. Il ne lui restait plus qu’à progresser en complicité, en proximité pour noyer ce qui pouvait être ambigu. Après tout, cela devait bien
s’apprendre.
Sa joie de vivre en groupe se révéla davantage. Il organisa même deux ou trois sorties et
rencontra l’estime de la plupart, se plaça en peu de temps parmi les meneurs de leur bande d’amis. Il vit qu’il se positionnait à la force du poignet ; il était fier de sa nouvelle
réputation, de sa campagne de sympathie.
Seuls deux ou trois entre eux se dirent qu’il y avait quelque frénésie là-dessous. Denis
était brillant mais comme on pouvait l’être dans une pose sculptée de tous ses muscles ; ce n’était pas, ce ne pouvait pas être lui.
« Il est en chasse… » fit Martial, à la fois caustique et
désolé.
« Et il se force. Donc c’est foutu pour lui.
- J’espère que ça ne lui prendra pas trop de temps pour en sortir, remarqua Gautier. Ce n’est
pas un moment de grande progression personnelle.
- Il est déjà cuit et il le sait. Je l’ai vu, l’autre soir, la mine défaite. Il partait avant
la fin, épuisé. Il m’a lancé qu’il n’y avait rien, qu’il n’y aurait jamais rien entre nous.
- Eh bien qu’il aille vite voir ailleurs.
- ça me rappelle un passage de Rameau, piaffa
Martial. Attends ! »
Il se mit à guincher lentement.
« Après tant d’orages
Et tant de naufrages
Chacun à son tour
S’embarque vers l’Amour ! »
- Ouais ! Je me demande si la séparation des sexes n’avait pas quelque chose de bon,
quand chacun prenait le temps nécessaire de se réaliser vraiment, sans avoir à gauchir son attitude et sa pensée au souci des filles.
- Le problème est que nous n’avons plus l’âge de grandir séparément…
- N’est-ce pas que c’est triste, fit Martial en se tournant vers Catherine, de voir notre
Denis s’enferrer dans une affaire de cœur ?
- Et pourquoi donc ? fit-elle, distraite. Mais c’est très beau au contraire ! Et
avec qui ?
- Nous n’en savons encore rien, mais il veut aller trop vite…
- On lui a dit non ?
- Non. Il commence à douter, voilà tout. Visiblement il s’épuise sans savoir de quelle allure il doit avancer. Il ne faudrait pas qu’il se rende
malheureux !... Tu n’as pas remarqué l’outrance de son personnage ces temps-ci ?
- Mais justement, je le trouvais plus épanoui. Peut-être un peu forcé, c’est
vrai.
- Il ne faudra pas que nous soyons trop loin de lui quand cela se
produira…
- C’est un garçon gentil ; il ne faut pas qu’il soit malheureux parce qu’une fille ne
répond pas à ses espoirs. Il ne faudrait pas qu’il se juge sur cela.
- Je suis sûr que si tu le lui disais, toi qui compte parmi ses amis, et depuis le temps que
vous vous connaissez, cela lui ferait moins de peine que si c’était lui ou moi…
- Tout à fait ! si une amie ne peut pas le faire je ne vois à quoi elle lui
servirait.
- Ou même, écris-lui si tu as le temps. Je crois que tu pars après-demain dans ta
campagne ?
- Ce sera fait, sois sans crainte ! »
Martial et Gautier restèrent en silence après qu’elle se fut levée.
« Je me demande si ce n’est pas précisément elle que Denis tient en ligne de mire. Si
c’est le cas j’ai peur que tu aies commis une belle gaffe !
- Evidemment que c’est elle ! ricana Martial.
- Quoi ?
- Tu as vu comment elle a paru sincère ; à quel point elle ne se doutait de rien ?
C’est quand même incroyable cette innocence, quand on y pense…
- Alors tu l’a froidement invité à torpiller les espoirs de Denis ?
- A croire que passé le petit temps d’observation où tout semble possible, elles nous
classent chacun dans notre petite boîte sans jamais rien voir de nos empressements ou de nos insinuations envers elles. Je viens d’avoir la preuve qui me manquait. Que nous soyons charmants ou
amicaux, une fois notre photo collée dans leurs petits albums nous sommes condamnés à y rester jusqu’à la consommation des siècles ! Ecoute : à ce jeu notre Denis n’avait aucune chance ; pourquoi le laisser monter au créneau et
se prendre un refus officiel ? Après tout, une lettre de Catherine lui fera le meilleur effet, tout en lui permettant de garder la face, surtout devant elle !
Au moins, s’il nous parle encore de l’amitié fille et garçon en aura-t-il une idée plus
concrète…
Arnaud Dhermy